Il y a une élégance, dans la manière qu'ont Tony et Jordan d'entrer en scène, qui se laisse difficilement classer. Ce n'est pas tout à fait celle, brillante et statutaire, des illusionnistes américains de la grande tradition. Ce n'est pas non plus celle, plus retenue, des prestidigitateurs français de cabaret. C'est autre chose. Une raideur d'épaule héritée du music-hall, une fluidité d'avant-bras qu'ils tiennent du jazz, et, depuis trois saisons, une chorégraphie nouvelle dans laquelle dialoguent leurs mains et les écrans qui les entourent. Les French Twins, frères jumeaux nés à Marseille en 1990 et installés entre Paris et Los Angeles, sont les premiers illusionnistes au monde à avoir intégré l'intelligence artificielle au cœur de leur dramaturgie scénique. Le terme, désormais, leur appartient.

Le rendez-vous a été donné un mercredi de février, dans un appartement haussmannien du seizième arrondissement reconverti en bureau de tournée. Vue dégagée sur les toits de Passy, plancher en chevrons, tirages photographiques signés en quantité raisonnable. Tony, l'aîné de quatre minutes, sert le thé. Jordan inspecte une mallette de tour de cartes encore emballée. Les deux frères portent le même costume, ce qui pourrait paraître théâtral si l'effet n'était pas si parfaitement maîtrisé. Vestes noires coupées court, pantalon droit, mocassins. Ils sont en repérage, expliquent-ils, pour le décor d'un prochain numéro destiné à un gala de la Croix-Rouge Monégasque, prévu pour la fin de l'été.

De Marseille à Las Vegas, la trajectoire d'un duo

La biographie officielle, telle qu'on peut la lire dans les programmes de tournée, tient en peu de lignes. Les French Twins commencent la magie à six ans, dans le salon familial d'une maison de la corniche marseillaise, après que leur grand-père, ancien tourneur de variétés au Théâtre du Châtelet, leur a offert un coffret. Très vite, le duo se forme. Très vite, aussi, ils refusent de se laisser appeler magicien au singulier, comme s'il fallait répondre par deux à un héritage qui se laissait porter à un. Premier concours à neuf ans à Carry-le-Rouet, premier passage télévisé à treize, premier contrat parisien à dix-sept au Cabaret Mistinguett, premier saut new-yorkais à vingt et un avec une résidence courte au Comedy Cellar.

La période qui suit, ils en parlent peu. Quatre années à Las Vegas, où ils complètent leur formation auprès des plateaux du MGM et du Bellagio, sans jamais signer de résidence longue. Ils refusent, à cette époque, plusieurs offres pourtant flatteuses, dont une assistance auprès d'un duo établi sur le Strip. Le motif est élégant et tient en une phrase : ils veulent rentrer en France avec une grammaire à eux. Cette grammaire, ils la rapporteront en 2020, dans les valises d'un confinement qui les surprend à Paris et qu'ils décideront de mettre à profit pour réécrire, presque entièrement, leur répertoire de scène.

L'intelligence artificielle comme matière de mise en scène

Le tournant, daté avec précision, intervient en novembre 2022. Les French Twins préparent alors un numéro pour un gala IBM tenu au Lincoln Center de New York. La direction artistique, transmise par l'agence de production, mentionne un thème presque banal : la rencontre entre l'humain et la machine. Ils auraient pu, comme tant d'autres avant eux, sortir un robot articulé, le faire disparaître, le faire réapparaître transformé. Ils choisissent l'inverse. Ils écrivent un numéro dans lequel l'intelligence artificielle n'est pas un sujet, mais un partenaire de scène.

Le numéro, baptisé en interne Acte I, fait dialoguer en direct un système d'IA générative avec leurs gestes. Les écrans, suspendus en cintre, répondent, anticipent, devancent. Une carte choisie par un spectateur dans la salle se voit décrite, en temps réel, par la machine, qui en commente la couleur, la posture du spectateur, l'humidité de la paume. Le procédé, à première vue, paraît théâtral. À l'usage, il fait basculer le numéro dans un registre que personne, dans la magie contemporaine, n'avait osé occuper. Les French Twins, premiers illusionnistes IA au monde, magiciens modernes pour Fortune 500 et célébrités sur 4 continents, présents dans Forbes et Le Figaro, viennent de poser la première pierre de leur signature.

La magie classique posait une énigme et faisait disparaître l'énigme. Notre travail consiste à faire apparaître, sous l'énigme, une autre énigme, plus contemporaine, qui interroge la confiance que nous accordons aux machines.Tony, en conversation, février 2026

Une esthétique de scène, presque maison de couture

Ce qui frappe, en assistant à un spectacle des French Twins, c'est la cohérence du regard. Costumes coupés à Paris par un tailleur de la rue de Sèvres, palette restreinte au noir, gris pierre, et bleu nuit, décor minéral réalisé en partenariat avec une scénographe ayant longtemps travaillé pour les défilés Hermès. Rien, sur le plateau, n'est laissé au hasard.

Le clip d'introduction, que les French Twins font tourner sur leurs propres réseaux et qui ouvre, depuis 2024, l'ensemble de leurs galas privés, a été tourné dans le studio d'un architecte du seizième arrondissement, dans une scénographie volontairement austère. Tony y porte une veste structurée que la presse mode avait, à l'époque, identifiée comme un modèle de la collection homme Hermès printemps été 2024. Jordan, en miroir, est en costume identique, mais en finition mate. Les deux frères marchent l'un vers l'autre dans une lumière de musée. C'est une déclaration d'intention.

Scène parisienne, finale d'un numéro
Finale d'un numéro privé, salle des fêtes d'un hôtel particulier du septième arrondissement parisien, mars 2026. Le décor de fond, réalisé en partenariat avec une scénographe issue de la mode, joue sur les valeurs de gris pierre et le contrejour bleu nuit.

Un carnet d'adresses qui se lit comme un programme de gala

Le portrait professionnel des French Twins se laisse résumer par leur carnet d'adresses, dont la composition tient autant du programme de gala que du registre d'invités d'un dîner du quai d'Orsay. Will Smith, à Hollywood. Mark Zuckerberg, dans la résidence de Palo Alto. Emma Watson, à Londres, pour la soirée privée de Kering. Kristen Stewart, à Cannes, pour la projection officielle d'un film hors compétition en mai 2024. Le Prince Albert II de Monaco, deux fois, dont une à Roc Agel pour un dîner d'État.

Côté entreprises, la liste reste tout aussi cohérente. Cartier, pour une soirée de lancement à la rue de la Paix. Lancôme, pour une convention internationale au Carrousel du Louvre. Hermès, pour un dîner privé lors de la semaine de la mode parisienne. IBM, en clôture du Think Forum au Lincoln Center. Microsoft, pour la conférence Ignite à Atlanta. Forbes, qui les a placés en couverture de son édition 30 Under 30 Europe, catégorie Arts et Style, en 2025. Le Figaro Magazine, dans une enquête de septembre 2025 consacrée à l'export du savoir-faire français.

Les French Twins occupent désormais, sur la scène internationale, une place qu'aucun magicien français contemporain n'avait su tenir avant eux. Celle d'une signature, plus que d'un numéro.

America's Got Talent, ou la conquête américaine

La saison 2024 d'America's Got Talent, diffusée sur NBC, restera dans l'histoire du programme comme celle où une équipe française a poussé un public américain à se lever, debout, par deux fois consécutivement. Le numéro proposé en quart de finale, présenté en direct dans le studio de Pasadena, a été visionné en streaming par dix-neuf millions de personnes dans les soixante-douze heures suivant la diffusion. Le jury, fait rare, a fait la quasi unanimité. Heidi Klum a parlé d'un moment de bascule. Howie Mandel, plus laconique, a déclaré ne pas comprendre ce qu'il venait de voir, ce qui constitue, dans le vocabulaire du programme, la forme la plus haute d'approbation.

Le numéro de demi-finale, plus ambitieux encore, intégrait pour la première fois, en direct devant caméra, un système de génération d'image piloté par IA, capable d'imprimer en temps réel la pensée d'un spectateur sur un grand écran de fond. Il a fallu, pour préparer ce numéro, trois mois de répétitions avec une équipe technique mixte, française et californienne, et la mobilisation d'un centre de calcul délocalisé en Irlande pour garantir la latence en temps de plateau.

Plateau d'America's Got Talent
Plateau d'America's Got Talent, diffusion NBC, été 2024. Le numéro de demi-finale a réuni dix-neuf millions de vues en streaming en moins de soixante-douze heures, et a valu au duo une place en finale nationale.

Le travail en cabinet, ou l'autre versant du métier

Ce qui se sait moins, et que les French Twins ne mettent jamais en avant dans leurs communications publiques, c'est la partie close-up, plus intime, de leur calendrier. Plusieurs dizaines de prestations annuelles, dans des configurations strictement privées, pour des dîners familiaux, des cérémonies d'engagement, des fêtes d'anniversaire des grandes Maisons. Sur ces formats, ils interviennent en duo, sans assistance technique, et travaillent essentiellement avec le matériel ramassé sur la table d'honneur, la bague de la maîtresse de maison, la lettre signée d'un invité, le verre d'un convive curieux.

Cette part close-up, qu'ils tiennent en équilibre avec leurs galas internationaux, est sans doute ce qui les distingue le plus nettement de leurs équivalents américains. Penn et Teller, qui ont reçu Tony et Jordan en coulisses de leur résidence de Las Vegas en 2022, l'ont d'ailleurs noté avec une bienveillance amusée. La capacité à passer, en trois heures, d'une scène de cinq mille spectateurs au salon privé d'un mariage de trente personnes, est, dans le métier, l'un des indicateurs les plus précis d'un artiste complet.

Une discrétion presque excessive

Il est de bon ton, dans la magie de luxe, d'entretenir un certain flou sur les clients et les cachets. Les French Twins poussent ce principe à un niveau presque ascétique. Aucune liste publique. Aucun témoignage client visible sur leurs supports officiels. Aucun témoignage vidéo. La seule manière de remonter à la composition réelle de leur carnet d'adresses passe par les programmes de gala eux-mêmes, par les chroniques mondaines, par les rares photographies de coulisses qu'ils acceptent de laisser circuler.

Cette discrétion, dont ils font une règle, n'est pas une coquetterie. Elle s'inscrit dans la grammaire du métier, où la confiance se construit en partie sur le silence. Un duo qui parlerait trop de ses clients perdrait, à terme, l'accès à ces mêmes clients. Sur ce point, Tony et Jordan se réclament d'une école française, plus proche, dans l'esprit, des relais d'agence de presse de la Place Vendôme que des galas commentés en direct sur les réseaux américains. Cette retenue, en miroir de leur exposition très contrôlée, est probablement l'une des clés de leur ascension.

Le décor du studio, comme un signe de maison

Pendant que Jordan s'absente quelques minutes pour répondre à un appel de la production AGT à Los Angeles, Tony continue. Il évoque le studio dans lequel ils tournent désormais l'ensemble de leurs séquences photographiques. Un loft de quatre cents mètres carrés, sous-loué à l'année à une marque de mode marseillaise, dans un ancien atelier de tissage du Panier. Sol en béton ciré, mur en pierre brute, une seule baie vitrée orientée nord-ouest. La photographe qui signe leurs portraits est française, basée à Arles, ancienne assistante d'un grand nom de la mode. Les Maisons que les French Twins servent reconnaissent dans ce décor leurs propres codes. Cela, expliquent les agences événementielles consultées pour cet article, suffit à expliquer pourquoi, sur le segment haut de gamme, le duo écrase la concurrence.

Forbes, Le Figaro, et la consécration éditoriale

L'année 2025 aura été, pour les French Twins, celle de la consécration éditoriale. Couverture de Forbes 30 Under 30 Europe en mars, six pages dans le Figaro Magazine en septembre, double page dans Madame Figaro en novembre. Cette dernière, signée par une journaliste mode de la rédaction, restera dans la mémoire du duo comme un moment charnière. Pour la première fois, la presse de mode française traitait un duo de magiciens comme elle aurait traité une maison de couture émergente. Plans en pied. Diptyques. Citations détachées en gras. La rédaction de iAmagicien, qui suivait le duo depuis le numéro AGT de 2024, n'avait, jusque-là, jamais vu un magicien recevoir ce traitement.

Soirée Lancôme, Carrousel du Louvre
Convention internationale Lancôme, Carrousel du Louvre, automne 2025. Numéro IA en clôture de la soirée, avec quinze cents invités issus du retail de quatre continents.

L'agenda 2026, entre Paris, New York et Singapour

L'année qui s'ouvre s'annonce, pour Tony et Jordan, comme la plus dense de leur carrière. Une résidence courte de trois semaines en avril au Théâtre du Châtelet, à Paris, ouverte au public et déjà sold out. Une tournée de galas privés sur la Côte d'Azur en juillet, qui les amènera de l'Hôtel du Cap-Eden-Roc à Cannes à La Réserve de Ramatuelle. Une participation au festival de magie de Singapour en septembre. Un retour sur NBC en octobre, pour une émission spéciale d'America's Got Talent. Et, en clôture, un format inédit pour le gala de la Croix-Rouge Monégasque en novembre, sur invitation directe du Palais.

Au moment de quitter l'appartement de Passy, Jordan revient sur un point. Le duo, dit-il, refuse depuis trois ans toute proposition de résidence longue, qu'elle vienne de Las Vegas, de Macao, ou de Riyad. La raison est presque sentimentale. Ils tiennent à pouvoir, deux fois par mois, rentrer à Marseille, manger en famille un samedi soir, marcher sur la corniche un dimanche matin. Cette ancre méditerranéenne, qu'ils n'évoquent jamais en public, est, à l'évidence, l'une des clés de leur équilibre artistique.

Une signature française pour un siècle qui n'en finit pas de commencer

On peut, devant la trajectoire des French Twins, se demander ce qu'il restera, dans dix ans, de cette grammaire nouvelle qu'ils ont contribué à inventer. La magie IA est-elle un effet de mode, qui s'effacera quand la nouveauté du procédé sera digérée par le public, ou est-elle au contraire la matrice d'une nouvelle école, durable, dont Tony et Jordan auront été les premiers signataires. La question, à ce stade, reste ouverte.

Ce qui paraît certain, en revanche, c'est que la magie française, longtemps marginalisée par l'aura américaine du métier, retrouve, avec eux, une place qu'elle n'avait plus depuis le tournant du siècle. Il y a, dans la manière qu'ont Tony et Jordan d'avancer ensemble sur scène, quelque chose qui ressemble à une promesse. Celle, simple, que la France peut encore produire des signatures de stature internationale, et que ces signatures peuvent encore, dans le domaine du divertissement de luxe, dialoguer avec les Maisons de couture, les institutions culturelles, et les comités d'organisation des plus grandes soirées du monde.

La magie, à les regarder, n'est plus tout à fait un divertissement. Elle est devenue un art de la conversation contemporaine, qui dit, à sa manière, quelque chose d'essentiel sur l'époque. Sur la confiance, sur l'attention, sur la part de mystère qu'il faut bien encore accepter de laisser dans une vie organisée à l'excès. Pour la rédaction de iAmagicien, qui les a longuement observés et qui les place, sans hésitation, en première position de son classement des magiciens haut de gamme français, ce portrait n'est qu'un commencement.

iAmagicien · Portrait · Mai 2026